Lisa Laurant, vingt-sept ans. Il est pourtant écrit ici qu’elle est morte à l’âge de dix-sept ans. Lisa se trouve dans le petit cimetière de Sarre.
Voilà pourquoi ils n’ont jamais cherché à la retrouver ! Il est 4h du matin, elle vient de traverser la partie du village qu’on appelle Sarre-le-Bas. Le village est comme divisé en trois
quartiers : Sarre-le-Bas, Sarre-le-Haut et le Mas-de-Sarri.
Elle n’a pas cherché à visualiser ce qui l’entourait, elle a continué, a traversé le pont, a tourné à droite et elle est
montée jusqu’au petit cimetière ; il fallait qu’elle aille dans un endroit isolé. Elle ne s’attendait pas à y voir son propre nom. Apparemment, c’est son père qui s’en est occupé, puisqu’il
est écrit : « Ici repose la princesse des rivières, la déesse des cavernes, notre fille adorée. » D’un côté, cela fait beaucoup rire Lisa, comme c’est ce qu’elle lui avait dit un
jour qu’elle voudrait voir marqué, mais ça lui fait quand même bizarre ! Quand elle était partie en Serbie, pour une semaine, un voyage qu’elle avait gagné, elle ne se serait jamais doutée
qu’elle verrait cela en rentrant. Elle avait été enlevée par un réseau, qui, d’après le policier qui l’avait retrouvé, était connu de leurs services, un réseau de traite des
blanches.
Il est maintenant 5h, et le soleil commence à se lever. En promenant ses yeux sur les tombes qui l’encerclent, elle
découvre un nom qu’elle connaît, Paul C., écrit sur une pierre blanche. Elle a l’air récente. Lisa se souvient qu’avant elle n’aurait jamais pu aller dans le petit cimetière du petit hameau. Il
paraissait si reculé, entouré de très grands arbres, alors quand vous y pénétriez, plus personne ne pouvait vous voir et comme Lisa croyait aux esprits… Mais là le fantôme c’est
elle.
Sarre et ses cinquante habitants, ses fêtes de village qui ressemblait plus à la réunion d’une immense famille et
d’amis. Sarre et sa rivière, où l’on se baignait dans des coins surnommés « la pierre-plate », « la baleine » ou encore « la queue de poisson ». Elle était heureuse
d’être enfin rentré, mais elle craignait d’être tout à fait oublié. Elle qui se souvient de tout, si elle regarde un arbre elle peut dire le jour, l’heure, et la personne avec qui elle était
quand elle a grimpé dessus pour la dernière fois. Chaque fleur a le parfum de son enfance, des jours heureux. Le bruit de la rivière, de l’eau qui coule à l’instant calmement la berce comme pour
la rassurer. Lisa sort du cimetière et grimpe jusqu’à Sarre-le Haut. Elle a soif et se dirige machinalement vers la fontaine, perdue dans ses pensées. La fontaine est bien là, enfin, elle est en
train de pourrir, elle est devenue le repère des crapauds il faut croire… Tant pis. Lisa redescend, elle n’a jamais fait que passer par ici, elle vient de Sarre-le-Bas, du Mas le plus Bas. C’est
l’été, et elle sait que toute sa famille doit être réunie, car aujourd’hui ils vont commémorer la date où elle a été déclarée morte. Arrivée à Sarre-le-Bas, elle se décide à regarder la maison
familiale. Ils ont enfin enlevé le portique ! Elle continue d’explorer des yeux, à l’abri sur la route qui surplombe la maison. Maintenant ils garent les voitures sous les saules pleureurs,
maman a dû en avoir assez de les avoir sous le nez au réveil ! Sur la gauche, la maison des voisins, entre les deux en contrebas, la maison de la dame aux chats, une des femmes que Lisa
préfère, elle se souvient de la fois où elle et sa cousine avait fait une danse pour son anniversaire, ç’avait été un succès, une très belle fête !
Le poirier, devant la porte de la cuisine n’a pas bougé, il siège, protecteur, ange gardien de la grande maison. Le
jardin, ou plutôt l’espèce de champs est toujours aussi grand et parsemé de vieux pommiers, l’herbe est jaune, brûlée par le soleil. Lisa décide de descendre la pente. Aucun chien pour
l’accueillir, étrange ! Elle va jusqu’à la terrasse, sous le majestueux tilleul, toujours là, entourant de ses grandes et larges branches touffues les malheureux en quête d’ombre. Elle
descend l’escalier. Sur cette partie du terrain, des tentes ont été installées, il doit y avoir du monde ! Lisa se sent tout d’un coup très important et vraiment aimé, même
« morte ». Elle continue de descendre, passe devant la porte qui mène aux caves, décidément l’essentiel n’a pas changé, elle emprunte l’escalier en pierre qui mène à la rivière. Ils ont
été bien débroussaillés, pas d’ortie pour la piquer, pas de ronces non plus elle se souvient pourtant de toutes les fois où ses horribles ronces lui griffaient les jambes, ça piquait
tellement ! Elle saute de pierre en pierre, jusqu’au petit coin qu’on appelle la baleine. Le gros rocher qui a donné ce surnom à cette espèce de grande baignoire naturelle, très prisée
l’été, trône, Lisa se sent accueilli, elle grimpe dessus et observe. Apparemment ses cousins on dû abandonner les barrages, la baignoire est presque vide. Ses yeux se ferment doucement, elle
s’endort paisiblement, le bruit de la rivière couvrant tous les autres. Quand elle se réveille, il doit bien être midi. Des voix, ils arrivent ! Le bruit de l’eau, le chant des oiseaux, le
vent dans les feuilles lui ont donné la force nécessaire, elle est prête. Mais la vraie question est : sont-ils prêts ? Une jeune fille qui doit avoir dix-sept ans, suivit de deux
jeunes hommes apparaissent dans le virage. Elle reconnaît sa cousine et ses cousins, elle a si souvent pensé à eux ! En la voyant, ils ralentissent, ils hésitent. Lisa leur dit de venir,
elle s’en va, leur laisse la place, alors ils reprennent leur course dans les rochers. Lisa rassemble ses affaires et se lève pour partir. La jeune fille, Marie, la fixe droit dans les
yeux. Puis elle secoue la tête, comme si elle effaçait la pensée qui la traversait. Les garçons quant à eux, sont déjà en train d’installer les lignes. Lisa se souvient que la pêche était leur
activité favorite. Elle baisse la tête, émue aux larmes, se décide à remonter dans la ruelle, qui, à gauche mène à la maison, à droite dans des ruines, et se décident pour la droite. Elle
remonte, nouveau carrefour, à droite la maison de ses voisins préférés, à gauche un chemin qui la fait sortir de Sarre-le-Bas, elle part à gauche. Elle va s’asseoir sur le banc, sous le panneau
des informations municipales. Maintenant, ils doivent tous être réveillé. Comment faut-il qu’elle les aborde ? Doit-elle entrer dans la maison et leur crier : arrêtez tout, je suis
vivante ! Ou alors faut-il… Ca y est elle a une idée. Elle sort un papier et un stylo de son sac, gribouille : « Madame Laurant, votre fille est en vie, venez à 15h sur la
petite butte où on va regarder les étoiles filantes. » Comme ça c’est sa mère qui va la réintroduire dans sa famille, une sorte de deuxième naissance. Elle va en haut de la pente mettre le
papier dans la boîte aux lettres, puis elle court à tout vitesse en direction de la butte. Elle va rester là pendant deux heures. Personne n’est venu ! Elle va prendre des pommes dans le
champ de Paul et retourne s’abriter sur la butte. Elle entend les voix monter de la terrasse du Mas le plus Bas, ils doivent être en train de déjeuner. Les larmes coulent le long de ses joues,
elle est si heureuse d’être si proche d’eux, tout en étant aussi loin. Elle les écoute rire, crier, ils parlent forts et tous en même temps. Elle entend le bruit des couverts, et tiens ! Qui
a cassé son verre ? Mais tout à coup Lisa se souvient ! Le courrier ! Ce n’est pas le bon jour, et il ne passe qu’une fois par semaine par ici ! Lisa réfléchit en descendant
de la butte. Elle les entend toujours, ses pieds l’entraînent vers la pente qui la conduira jusqu’à eux. Elle tente de résister, mais c’est plus fort qu’elle. Arrivée au milieu de la pente elle
entend : « Tiens voilà quelqu’un ! Vous la connaissez ? » Les jambes de Lisa se mettent à trembler, elle se sent mal et a peur de s’écrouler, elle reste cependant
plus ou moins en équilibre. Elle sent tous les regards qui se sont tournés vers elle, elle sent aussi le soleil qui tape fort sur sa tête. Tout devient de plus en plus flou…
Elle ouvre les yeux, ils l’ont portée à l’intérieur et l’ont allongée sur le canapé. Elle reconnaît le plafond tout en
bois avec les grosses poutres sur lesquelles elle rêvait de monter quand elle était petite, mais elles sont bien trop hautes, elle le réalise maintenant. Elle tourne la tête et voit le bord de la
cheminée, qui n’est bien évidemment allumée qu’en hiver, un peu plus loin elle aperçoit la porte qui donne sur la terrasse. Elle s’assoit doucement et fait le tour de la pièce de ses yeux. Rien
n’a changé, si ce n’est… Toutes ces photos d’elle, ça lui fiche la chair de poule ! Il y a aussi un tableau qu’elle avait peint et qui est d’ailleurs extrêmement moche, toutes les choses
qu’elle a pu faire l’entourent : ses traces de mains dans le plâtre, les dessins de fête des mères, ou des pères… Tout, tout, tout ! Elle se lève précautionneusement, et derrière le
canapé, dans une chaise longue, une femme. Elles s’observent toutes les deux, puis Lisa s’approche d’elle, et s’agenouille à ses côtés. La femme lui sourit et murmure : « Lisa, c’est
bien toi ? » Lisa la dévisage alors plus attentivement… « Maman ? » Toute les deux se mettent à pleurer. Alors, un homme entre, les regarde, s’étonne, va poser dans
la cuisine le plat qu’il porte et revient doucement. La mère lève les yeux vers lui, lui sourit : « Je te l’avais bien dit ! » L’homme regarde Lisa, les larmes lui montent aux
yeux si rapidement qu’il les ferme, il court jusqu’à la terrasse, fait de grands gestes, il a le souffle coupé, il ne peut plus parler, sa bouche s’ouvre et se ferme sans qu’aucun son ne s’en
échappe. Il prend une grande inspiration, puis, plus fort qu’il ne l’envisager : « Lisa est en vie ! J’ai retrouvé ma fille ! Venez voir, c’est bien elle, venez tous !
Regardez comme elle est belle ! » Ils se lèvent d’un seul mouvement, et tous ensemble se précipitent à l’intérieur, Lisa est envahit par un raz de marée humain. Cette fois c’est sûr,
elle est bien rentrée ! elle est bien chez elle !